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 Pochade de Takanori Serikawa

L'hiver sur l'archipel

 
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Verrerie la Méduses

couleurs et transparence...

 
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lien pour le site web du Fumoir d'antan

 
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Lien de la Page facebook de l'Aquarium des Îles
 
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Cette pochade de Takanori fut exécutée  près du port de mer de l'Étang-du-Nord en 2007.  On y voit l’avancée, maintenant disparue, d’une falaise qui, avec un peu d’imagination, rappelle la forme du sphinx de Gizeh.  Par ses multiples instants de contemplation le long des berges et ses croquis du littoral, Taka rend compte des transformations qui prennent place et s’accélèrent par l’absence de plus en plus marquée du couvert de glace.

 
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Hélène Chevarie, dans un moment de détente photographiant la nature.

Crédit photo : Luc Miousse

 
La fille du Sable
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : Patricia Landry
 
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Photo : Patricia Landry
 
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Photo : G. Chiasson
 
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Photo : G. Chiasson
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : J. Landry
 
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Photo : J. landry
 
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Photo : M. Poirier
 
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Photo : J. Landry
Blog du Réseau

Ben à Ben

10/10/2014 10:59:00

Autour de 1917, Pascal Poirier (i) se rend aux Îles de la Madeleine, en mission de repérage d’un endroit pour le prochain congrès de la Société de l’Assomption, nom d’origine de la Société nationale de l’Acadie. Dans un carnet intitulé « Voyage aux Îles de la Madeleine », il dresse le récit de sa tournée de l’Archipel.
 
Bien que je sois perplexe sur son éloge de la tempérance des Madelinots pour ce qui a trait aux boissons enivrantes, c’est un petit journal extrêmement intéressant et écrit dans une belle langue. Il y a un passage de son récit qui me revient en tête à la suite de cette rencontre avec Benoît Arseneau, Ben à Ben.

Je vous replace dans le contexte. En assistant aux offices du dimanche, à Havre-aux-Maison, l’auteur se laisse aller à quelques réflexions sur la stature de cette race d’hommes solides qui a fait sa place dans cet espace de terre, mais surtout de mer, et dont il me semble que Benoit, descend en droite ligne « Dans la foule qui écoutait, la moitié des hommes et plus, paraissait mesurer plus de cinq pieds dix pouces et davantage; visages sérieux et intelligents, regards voilés de mélancolie, fierté de la race, pli moqueur des lèvres souriantes…J’avais devant moi des âmes viriles, dont je sentais le souffle.» Poirier, Pascal (1917?), Voyage aux Îles Madeleine, P.17



Sur le chemin du Quai

« On a toujours habité la Pointe-Basse. Nous autres, on cerne le site ici. Moi, je vis en arrière sur la butte, là c’est mon père, là c’est mon frère. Donc, on a un peu enclavé notre entreprise. »


Benoît Arseneau est le fils de Benoît, pour les gens de la place c’est Ben à Ben, un gaillard grand et costaud comme ses frères, une lignée forgée au grand air, accoutumée à se tenir droit dans les rafales du vent et de la mer. Il a grandi sur le chemin du Quai et en parlant de sa famille, il dira que bien « escarré »(1) à la Pointe-Basse, elle transforme les produits de la mer depuis quatre générations. Bien souvent, sur le quai, les plages, les caps et les dolosses(2) , dans cet environnement de bord de mer, il a dû faire les cent coups en compagnie de ses frères et chums de la Pointe-Basse.
 
C’est avec aisance et éloquence qu’il raconte l’histoire des boucaneries, une histoire familiale de trois générations. Il a la parole franche, le vocabulaire juste, et son récit se ponctue de mots qui évoquent le grand large et qui donnent du relief aux idées. Il a aussi cet accent qui me fait penser que si l’on a une langue maternelle, on a aussi un accent maternel. Le mien me vient de la Pointe-Basse. Et, bien que je ne puisse me vanter de faire résonner les mots avec cette force particulière où les « r » s’estompent et s’embrouillent pour devenir des « y », c’est une sonorité qui chante à mes oreilles, un lien de filiation. Cet accent enfin, c’est comme l’a écrit Miguel Zamacoïs dans son poème « … chaque fois qu’on cause, Parler de son pays en parlant d’autre chose! ».



Fier de ses racines


La fierté de Benoît pour son héritage est palpable. Sa connaissance de l’histoire familiale est riche, et par conséquent c’est une partie de l’histoire des Îles qui émane de ce savoir et de ce respect des ancêtres. Avant que son grand-père Fabien n’ait construit les fumoirs, son arrière grand-père, Adrien, exerçait la profession de gravier. Il vous parlera de ce métier en vous expliquant qu’au début du siècle passé, des familles s’organisaient ensemble, trois familles en générale, pour monter ce que l’on pourrait qualifier de petite entreprise de pêcherie. Ainsi, deux hommes partaient en mer, tandis que sur la grave, un homme, le gravier, dirigeait le reste de l’équipe, femmes et enfants, dans leur travail de transformation des produits de la pêche. À l’époque, la plupart des prises étaient salées ou séchées et remisées. On en gardait une certaine quantité pour les besoins des familles et on vendait le surplus aux marchands ou, bien souvent, comme appâts pour les pêcheurs étrangers, les banquiers (3) surtout.

Une petite rivalité prenait alors place entre ces micro-entreprises familiales. Le but étant d’être les premiers à repérer le client potentiel. Et, c’est avec plaisir que j’écoute Benoît me conter cette anecdote de son oncle qui, encore mousse , se rendait sur le bout de L'Échouerie(4)  avec son grand-père pour surveiller les bateaux qui se pointaient. On se ramène au début du siècle dernier. Et, lorsqu’à l’horizon une voile apparaissait, ils se dépêchaient d’aller en bateau à la rencontre de la goélette, afin de l’amener sur le bord de la côte, dans la partie qui appartenait à la famille, pour négocier la vente de quelques barils de poissons salés.



Le temps des boucaneries

« Moi, j’ai été élevé autour de ces boucaneries là...Dès notre jeune âge, il y avait de la production qui se faisait ici. Y’avait les boucaneries de mon grand-père de ce côté du chemin, pis de l’autre côté du chemin y’avait les bâtisses de la Coopérative. »


Au début des années 70 sur l’archipel madelinot, d’avril à septembre, c’est la production de hareng fumé. Aux fumoirs des Arseneau, c’est plus de 150 ouvriers qui travaillent à la préparation du poisson, à son fumage et à son empaquetage dans des caisses(ii) pour son exportation. Sur tout l’archipel, une quarantaine de bâtiments de ce genre sont actifs, reproduisant, année après année, un savoir-faire qui se transmet depuis la fin du XIX siècle. Les effluves de boucanage et l’effervescence de cette période de production font partie de l’univers d’enfant de Benoit. Il est fier de l’implication familiale dans cette industrie, c’est un peu ses boucaneries, une partie de son identité, de ses racines.

Néanmoins, à partir de ces années, le hareng se fait de plus en plus rare. L’industrialisation des pêches, la surexploitation de la ressource, et aussi le fait qu’on se sert du hareng à tout acabit contribuent à son déclin. C’est que le hareng semble être, pour certains, une denrée inépuisable. Alors, on ne s’en sert pas que dans les assiettes, mais surtout pour appâter d’autres espèces halieutiques. Les banquiers utilisent le hareng de l’archipel pour leur pêche sur les Grands Bancs, de même que les pêcheurs de homards. Les chalutiers des Provinces maritimes, mais également d’autres bateaux encore plus gros des États-Unis et d’Europe pêchent la ressource du golfe.


Les feux des fumoirs s’éteignent


En 1976, environ deux chambres de boucanage sur treize sont pleines chez les Arseneau. Benoît père doit se rendre à l’évidence, les stocks de hareng se sont effondrés. Tout porte à croire que c’est la fin de cette industrie et c’est un choc pour la famille. Benoît a 10 ans, et c’est en famille, avec ses cousins, ses cousines et ses frères qu’il participera à cette production, la dernière de ce temps des fumoirs. À la grandeur de l’archipel, les feux des fumoirs s’éteignent.

Dans les années 80, presque tous les fumoirs des Îles sont démolis, et vers la fin de cette décennie, une des boucaneries Arseneau est démontée. Benoît accuse le coup. Il sent l’urgence de la situation, puisque depuis un certain temps, il échafaude le projet d’un jour remettre en opération les boucaneries. Il en parle à son père et lui exprime l’importance qu’il accorde à cet héritage familial témoin d’une époque. Il ajoute qu’on ne sait jamais, que le hareng reviendra peut-être; mais, plus que tout, il est persuadé qu’on doit protéger ce patrimoine bâti et ce savoir-faire. Il a bien réfléchi et il est convaincant, son père acquiesce et les deux boucaneries restantes seront préservées.



Un projet qui se précise


Néanmoins, il se passera plusieurs années avant que ce projet prenne forme. Entre-temps, Benoît ira étudier à Grande-Rivière en transformation du poisson. De retour sur l’archipel, il fera la pêche, travaillera sur les bateaux de la CTMA, et se ramassera, comme il le dit, dans le trou de la mine de sel. Mais, il continuera de nourrir son rêve de voir un jour les boucaneries familiales revivre. Ainsi, chaque fois que l’occasion se présentera, il explorera le marché des producteurs artisans, se tiendra au courant des opportunités d’affaires, et cogitera sur le volet interprétation. C’est une production artisanale qu’il a en tête, un hommage au patrimoine.
 
Entre 1985 et 1992, dans cet épisode de sa vie où il se retrouve dans les profondeurs de la mine de sel, le projet du fumoir revient en force. Avec son père et ses frères, il précise l’idée du début et puisque la mise en valeur et la transmission de cet héritage familial sont au centre de ce projet, un nom s’impose de lui-même le Fumoir d'antan. Peu de temps après, le miracle est exaucé, doucement, le hareng revisite les côtes de l’archipel.
 


Ouverture du Fumoir d’antan

« Aux Îles de la Madeleine, on boucane le hareng depuis 1875. Non seulement, c’était le patrimoine bâti par les boucaneries, l’architecture particulière, mais y’avait toute une technique à maîtriser, avant de la perdre à tout jamais »


C’est reparti, en 1996, après deux ans de rénovation, le Fumoir d’antan rouvrira ses portes. C’est le père et ses fils qui, après une attente de vingt ans, rallument les feux des boucaneries. Bon an, mal an, le savoir-faire sera transmis et les fils apprendront à maîtriser cette technique des fumoirs à harengs d’antan. Mais, plus qu’un savoir-faire, c’est un mode de vie qui est ainsi préservé de l’oubli. Le boucanage du hareng est fait sur une base artisanale et en parallèle, on révèle une belle part de notre culture insulaire.



Pour une seconde fois, la ressource n’est plus là
 
« Je n’avais pas prévu le coup que le hareng allait retomber une deuxième fois. La surexploitation de la part des pêcheurs, les changements climatiques qui font que l’on voit une migration des pélagiques(5) vers le nord du golfe… »


La réapparition des stocks de harengs autour de l’archipel, dans les années 90, n’avait rien de comparable avec les immenses bancs qui sillonnaient nos eaux jusqu’aux années 60. Pourtant, cela était porteur d’espoir pour une production artisanale de harengs fumés.
 
Néanmoins, au cours des dernières années, l’approvisionnement en harengs est devenu problématique au Fumoir d'antan. C’est du côté de Terre-Neuve que les propriétaires doivent maintenant lorgner pour remplir leur boucanerie. Toutefois, une opportunité se trouve, peut-être, avec le hareng d’automne. C'est qu'initialement, le hareng d’automne a toujours été trop gras pour le fumage, mais les observations de la dernière année démontrent un pourcentage de gras acceptable. Ce dossier reste à suivre.



Développement du marché

« C’est un projet de conservation des techniques, mais c’est aussi une façon d’avancer et de garder quelque chose en arrière pour les générations qui vont suivre »


La baisse du hareng a nécessité des ajustements au Fumoir d'antan. Toutefois, il faut ajouter que le Fumoir d’antan s’inscrit également dans la continuité, et sa mission ne s’arrête pas à la préservation d’un savoir et à son interprétation.

Benoît est enthousiaste quand il aborde le volet de la transformation des aliments et les projets en ce sens abondent au Fumoir d’antan. Il précise que lorsque l’on parle de salage, fumage, séchage ou marinage cela s’applique à bien des produits, qu’ils viennent de la terre ou de la mer.

En 2004, l’entreprise fait l’acquisition d’un fumoir mécanique pour la transformation d’autres espèces comme le maquereau, le saumon et le pétoncle. Et, on explore déjà quelques avenues des plus originales comme le fumage de l’orge pour une bière de l’Abri de la tempête : la Corps Mort. Que le but tende à rehausser les saveurs, développer de nouveaux produits, mieux conserver les aliments, ou un heureux mélange des trois, c’est en terrain de découvertes que l’on se retrouve, et cela a tout pour plaire à la famille Arseneau.



Le bon goût frais des Îles

« J’aime beaucoup le maillage entre les entreprises. Aux Îles de la Madeleine, c’est un point fort qu’on ne doit pas négliger »


Depuis quelques années, Benoît est président du Bon goût frais des Îles de la Madeleine, un regroupement de producteurs, restaurateurs, détaillants qui met en valeur les produits du terroir et de la mer. C’est un président convaincu de la force de la coopération et de l’importance du maillage entre les entreprises.

Cette coopération entre producteurs, restaurateurs et détaillants, en plus de créer des liens solides entre les membres, amène un brassage d’idées qui se concrétisent en projets rassembleurs comme la Fête aux saveurs de la mer au début de l’été, la Folle virée gourmande et la Fête champêtre à la fin de l’été.



Il y a des gens et leur histoire

« …quand le vent est suète(6), on n’a pas la peine de dire un mot, c’est la boucane qui vient chatouiller les nez et qui leur conte l’histoire que j’te conte là. »


Comprendre d’où l’on vient fortifie nos racines et peut, d’un même élan, nous propulser encore plus loin en avant. C’est cet élan que l’on sent en présence de Benoît, Ben à Ben, quand il conte l’histoire des boucaneries, l’histoire de sa famille, son histoire.
 
Il est authentique, de cette vérité qui s’exprime sans ambages, franche et directe, et qui me fait penser à ces conversations colorées que l’on surprend parfois sur les quais de l’archipel. Et, quand il raconte qu’avec les boucaneries se sont les odeurs d’antan qui sont revenues, il est fier. De cette fierté qui vient du cœur et qui fait penser qu’au-delà des mots, des effluves de boucanage et de la mise en valeur d’un patrimoine bâti, il y a des gens et leur histoire.






Petit glossaire

1) Escarré : ( Installé confortablement) Voir l'ouvrage de référence de Chantal Naud (1993), Dictionnaire des régionalismes du français parlé des Îles de la Madeleine, Les Éditions Vigneau, 311 pages

2) Dolosse : Bloc de béton de forme tétraèdre, utilisé dans les ports de mer, pour la confection de brise-lame.

3) Banquiers : Navire ou équipages pêchant sur les Bancs, les Grands Bancs de Terre-Neuve

4) Échouerie : Autrefois, site d'échouage des troupeaux de vaches-marines et de loups-marins qui venaient y mettre bas.  L'Échouerie de la Pointe-Basse se voit à partir du Cap Alright, chemin du phare.

5) Pélagique : Un poisson est appelé pélagique lorsqu'il vit dans les eaux proches de la surface ou entre la surface et le fond.

6) Suète : Nom du vent soufflant du sud-est (de l'ancien français, commun sur l'archipel)



Notes

i) Pascal Poirier (1852-1933) : Avocat, fonctionnaire, écrivain et sénateur né à Shédiac au Nouveau-Brunswick.  Pascal Poirier s'est impliqué pour la reconnaissance du peuple acadien.

ii) Une production annuelle pouvait, dans les bonnes années, varier entre 150 et 200 mille caisses de harengs, chaque caisse pesant 18 livres.




Quelques ouvrages de référence

Landry, Frédéric (1987), Pêcheurs de métier, Édition la Boussole

Cyr, Sébastien (1997), Le sel des mots :glossaire madelinot, Édition le Lyseron

Naud, Chantal (1993), Dictionnaire des régionalismes du français parlé des Îles de la Madeleine, Les Éditions Vigneau

Publié par Jocelyne Landry •   Ajouter un commentaire  6 commentaires


Un texte brillamment présenté où l'ampleur du personnage Ben à Ben donne de la couleur à l'histoire nostalgique des boucaneries et leurs survivances. Bravo Jecelyne.
Edouard Posté le 01/10/2012 13:30:41
c'est beau a voir, c'est plein d'énergie...c'est bon a gouter...tout y est FÉLICITATION !
Line Posté le 16/07/2012 11:58:21
Wow! vraiment très bien! j'adore me faire raconter l'histoire de mes iles. Bravo Jocelyne pour ta belle plume et bravo à Ben à Ben pour être Ben à Ben, c'est à dire vrai et authentique. Merci!
Cédric Posté le 16/07/2012 11:43:33
Tellement authentique, merci Jocelyne de nous rattacher si fort aux Iles en nous amenant à découvrir des gens passionnés qui nous font vibrer, à lire et relire..........
Majella Poirier Posté le 12/07/2012 11:34:25
Merci!
Jocelyne Posté le 11/07/2012 19:02:59
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